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Intervention de Jean-Baptiste de Froment sur la ville intelligente – Mai 2015

27 mai 2015

Madame la maire,

Paris est aujourd’hui, nous sommes les premiers à nous en réjouir, une ville où l’on innove, souvent plus et mieux qu’ailleurs. Elle est devenue depuis plusieurs années, l’un des haut lieux de ce qu’on appelle « la nouvelle économie ». Le nombre et la qualité des startups qui s’y sont développées dans le domaine des nouvelles technologies – notamment dans le 9e arrondissement où je suis élu – a peu d’équivalents dans le monde – si bien sûr on fait abstraction de la Silicon Valley, qui dans ce domaine joue clairement « hors catégorie ».

Témoin de ce dynamisme assez exceptionnel, un professionnel de l’immobilier d’entreprise me disait récemment – je n’ai pas pu vérifier ce chiffre, mais il vaut la peine d’être cité – que près de 30% des transactions immobilières de bureau actuellement à Paris concernent le secteur des nouvelles technologies.

Paris est-elle pour autant une « ville intelligente » ? C’est-à-dire (pour simplifier) une ville dans laquelle la municipalité est elle-même innovante? Une ville où la municipalité agit effectivement et efficacement en faveur de cette “troisième révolution industrielle” qui se déroule sous nos yeux?

Il y a, malheureusement, quelques raisons d’en douter. Et le texte que vous nous soumettez aujourd’hui, Mme la maire, ne permet pas vraiment de lever ces doutes. Votre communication est en effet un peu l’illustration de cette maxime de Jean Cocteau: ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

Permettez-moi de relever trois faiblesses du plan que vous nous soumettez aujourd’hui – et plus généralement de l’action de la ville dans le domaine de l’innovation.

  • La première faiblesse, c’est l’impasse totale qui est faite sur la notion d’évaluation.
    Vous avez, au cours de la dernière mandature, abondamment communiqué sur le  « milliard » que vous dites avoir investi pour l’innovation à Paris.  Mais à ma connaissance nous ne disposons d’aucun bilan sur l’utilisation de ces sommes.  Nous ne savons pas ce qui a été effectivement dépensé. Nous savons encore moins quelle a été l’efficacité de ces investissements : combien de startups ont-elles été, d’une façon ou d’une autre, accompagnées par la Ville ? Que sont devenues ces startups ? Combien d’emplois, au bout du compte, estime-t-on avoir contribué à créer ? Il semble que ces questions là n’aient pas effleuré la municipalité. « L’intelligence », cela commence pourtant par être capable de savoir ce que les choses coûtent, et ce qu’elles rapportent.
    Dans le plan que vous proposez, qui ne comporte AUCUN CHIFFRE, rien ne semble prévu pour pallier à ce manqué. Avant de lancer le nouvel incubateur du boulevard MacDonald – initiative à laquelle on ne peut a priori qu’être favorable -, il serait bon de se doter de véritables instruments d’évaluation des investissements auquel consent la ville. Est-ce que cela ne devrait pas être la priorité de l’agence Paris&co.
  • Deuxième difficulté, plus générale, qui est le prolongement de la première. C’est, malgré l’adjectif “stratégique” dont vous affublez votre plan, l’absence de stratégie visible. On a le sentiment, à lire la littérature de la municipalité sur ces questions d’innovation, de smart city, d’une navigation à vue ou, ce qui revient au même, d’une forme d’irénisme, qui consiste à tout encourager, toutes les initiatives, dans tous les domaines – sans principe de sélection clair. Soit le contraire de ce que l’on appelle une stratégie : qui consiste à faire des choix, à identifier les secteurs que l’on souhaite favoriser, parce que l’on considère que c’est dans ces secteurs que la ville pourra faire la différence. Cela peut être le tourisme, les biotechnologies, le sport, la gastronomie. Toutes les villes – New York, Londres, Berlin – ont fait de tels choix. Dans la compétition mondiale, on ne peut tirer son épingle du jeu que si l’on se dote d’un avantage comparatif. On peut aussi, c’est vrai, faire le choix du modèle de développement « généraliste » : mais cela aussi c’est un choix, qui doit être dit et assumé. Nulle trace de cela dans la communication de ce matin. Vous y évoquez le conseil scientifique de la Ville : pourquoi ne pas confier à cette instance, qui ne doit pas être exclusivement composée d’universitaires, mais s’ouvrir également aux acteurs économiques, la responsabilité de la definition, en lien avec le conseil de Paris et l’exécutif municipal, de cette stratégie de développement économique ?
  • Troisième faiblesse de ce plan, d’un autre ordre. Quand on parle de smart city, on pense d’abord à la façon dont une ville, grâce au numérique, peut rendre de nouveaux services aux habitants. Or de ce point de vue, Paris est très en retard. Elle ne figure généralement pas, d’ailleurs, dans les classements internationaux recensant les meilleures « smart cities » – cf. Celui du cabinet d’étude américain spécialisé Juniper Research, qui retient Barcelone, New York, Londres, – Nice, récemment critiquée par M. Missika – Singapour. Sans parler même de services vraiment innovants, il est aujourd’hui impossible à un Parisien d’effectuer la plupart de ses démarches administratives en ligne : demander une place en crèche par exemple. Ou encore déposer un permis de construire. En matière de stationnement, vous nous annoncez une très timide expérimentation dans le quartier de Bercy : l’implantation de 50 capteurs de présence sur des places livraison! Alors qu’ailleurs dans le monde certaines villes ont déjà presque entièrement basculé dans le stationnement “2.0”. Quant à l’application « Dans ma rue », lancée il y a deux ans, et reprise d’une bonne idée déjà mise en place dans des villes comme Boston, elle n’est tout simplement pas opérationnelle: je vous invite à lire les commentaires de ses utilisateurs récents. Vous nous annoncez une nouvelle refonte de ce service : il est temps. Mais sur ce point comme sur les autres, l’absence de tout chiffrage et de tout calendrier ne permet cependant pas d’être très optimiste sur la volonté de la Ville de se mettre enfin à niveau en matière de service numérique aux habitants.

Mme la maire, nous ne pouvons que soutenir votre intention de faire de Paris la capitale mondial: mais il faut nous dire plus précisément comment vous comptez vous y prendre: quelles priorités, quels moyens, quel calendrier et quels instruments d’évaluation. Je vous remercie.